Micheline et Jo (D&Jistes) sur France 2 – lien

« Je ne voulais pas mourir ». Je voulais avant mes 70 ans, c’est ce que j’ai dit à une réunion parce que tout le monde était raisonnable et disait : « on pourrait faire du Scrabble, on pourrait visiter des musées ».

Quand ça a été mon tour, j’ai dit : « Ecoutez, le Scrabble, ça m’est totalement égal, les musées, je n’aime pas ! Moi je vous le dit franchement… on est au mois de mars, je vais avoir 70 ans au mois de mai. Je veux m’envoyer en l’air, griffer le dos de quelqu’un, pousser des hurlements de plaisir ! »

Autour de la table, cela a été le grand silence … Merci d’ailleurs ! Il y en a qui ont dit « Là, on s’est dit que tu étais cinglée, que tu te vendais… » Mais moi je ne regardais plus personne, parce quand même, il faut assumer … […]

Et puis le matin j’ai reçu un SMS « est ce que l’on pourrait boire un café ensemble ?, tu es la préférée du groupe. Si tu n’es pas d’accord, on restera camarade ». Je me suis dit « mollo, mollo, mollo ». On verra ça la semaine prochaine ! … c’était Jo …

Puis tout d’un coup j’en ai eu marre. Je ne vais pas rester à crever comme cela. Et des fois, je me dits, de temps en temps dans la vie on a comme un élan ! C’est dans la tête. J’aimerais mieux que ce soit partout ailleurs … Et j’ai répondu : « Ton SMS m’inonde de joie ».

Jacques, 93 ans, de D&J : « Supposons que j’ai un bon ami à la maison de retraite : peut-être que je lui dirais » – lien

 

La « découverte »

« J’ai découvert mon homosexualité en Angleterre, au début des années 1950. J’étais en stage un mois là-bas : j’étais libre le soir et j’allais chez ma patronne de thèse le week-end, Rosalind Franklin [pionnière de la biologie moléculaire, NDLR]. En Angleterre, j’ai donc eu pour la première fois une aventure d’un soir avec un homme.

J’ai vécu en région parisienne mais je suis né à Quimper – à l’époque, les filles allaient faire leurs couches chez leur mère. Mes parents habitaient Boulogne-Billancourt jusqu’à la guerre. Je suis ensuite parti vivre chez mes grands-parents à Poitiers, avant de revenir à Paris à la Libération. Je suis rentré à l’école de chimie de Nancy et j’ai fait ma thèse dans un laboratoire central des services chimiques de l’Etat.

A l’époque, dans les milieux bourgeois, être homo, c’était honteux. On ne voulait pas le savoir. Oh, mon père ne l’aurait pas accepté… Je ne lui ai jamais dit : mes parents sont morts avant que je fasse mon coming out. Manifestement, si ça avait été de notoriété publique qu’il y avait des homos, j’aurais été homo beaucoup plus tôt. Mon oncle se serait affiché, déjà – s’il a été homosexuel comme je le suppose.

Il faut être honnête : j’ai eu des attirances pour les garçons très, très, très tôt. Même avant la guerre, j’aimais les garçons. Je pense en particulier à un camarade d’école, qui était hétéro (il n’y a pas de doutes), avec qui j’aurais aimé être plus ami, en tout bien tout honneur… Autant que mes souvenirs soient fiables, j’ai probablement commencé à être homo à 7 ou 8 ans, je m’en suis aperçu à 15. Aperçu ! Puis je l’ai réalisé beaucoup plus tard.

Le mariage

Je me suis marié en 1949, à l’âge de 24 ans, et j’ai eu trois enfants. J’ai fait mon coming out bien après – en 1973 ou 1974. J’en ai d’abord parlé au groupe de David & Jonathan [mouvement gay chrétien, NDLR] et ensuite à ma femme, à mes enfants, et à quelques amis hétéros.

« Il faut qu’on divorce », a réagi ma femme quand je lui ai dit. Je lui ai répondu que je ne voulais pas divorcer, et on est restés mariés. Je crois que ma femme m’aimait beaucoup… En tant qu’homo je l’aimais beaucoup… mais je suis homo, je ne suis pas bi.

Elle a quelque part accepté mon homosexualité. Elle était ouverte. Quand elle a pris sa retraite, ma femme, pharmacienne de profession, qui a travaillé au Planning familial en région parisienne, est entrée chez Aides, où elle s’est occupée des gens qui avaient le sida. Elle a eu une activité très positive dans le milieu homo. Est-ce que c’est une preuve d’amour ? Je pense, oui. […]

« Je suis d’une génération qui a eu sa vie sexuelle avant l’arrivée du sida » : Jean-Louis a appris sa séropositivité à 52 ans – lien
Jean-Louis Lecouffe explique n’avoir jamais mis de préservatif, n’ayant pas conscience d’un « risque ».

Le sida continue de frapper, avec 6 000 nouvelles personnes qui découvrent leur contamination chaque année en France. Parmi elles, 20% concernent les plus de 50 ans, soit 1 200 contaminations, selon une enquête de Santé publique France.

Jean-Louis Lecouffe a découvert sa séropositivité à 52 ans. Cet homme a eu deux vies : la première, avec une femme et quatre enfants, un poste de haut cadre. Et une seconde vie a commencé après son divorce. À 50 ans débute pour lui une vie homosexuelle.

Pas de « dimension de risque »

« Je cherchais des relations sexuelles rapidement vu mon âge, l’horloge biologique est en train de tourner, il faut se dépêcher de vivre,  témoigne-t-il. J’avais des relations qui n’étaient pas protégées. Je suis d’une génération qui a eu sa vie sexuelle avant l’arrivée du sida. Je n’avais pas du tout cette dimension de risque. Pour moi la vie sexuelle, c’était d’abord du plaisir, de l’épanouissement. Je n’ai jamais mis de préservatif de ma vie, jamais. »

Et à 52 ans, il apprend par hasard qu’il est porteur du VIH, à l’occasion d’un test sanguin exigé par sa banque pour une simple demande de prêt. « J’ai reçu un premier accueil dans un hôpital où on m’a dit ‘à votre âge, vous auriez quand même pu faire attention’, raconte Jean-Louis Lecouffe. Vu mon âge, j’étais mal perçu parce que je n’étais plus un adolescent, et donc ma prise de risque était perçue comme un truc de jeune. »

Quand vous avez 50 ans et quatre enfants, vous avez l’image de quelqu’un qui doit être extrêmement responsable. Et du jour où vous découvrez que vous êtes séropositif, cette image-là s’effondreJean-Louis Lecouffeà franceinfo

Le fait qu’il soit séropositif a changé le regard des autres sur lui, estime-t-il. « J’avais un revenu assez confortable. Et du jour au lendemain, vous changez de catégorie sociale, et vous êtes le séropositif avec une série d’étiquettes. Et là, j’ai été énormément aidé par les associations et les groupes de parole, parce que j’ai vu que je n’étais pas seul. »

Désormais,  Jean-Louis Lecouffe veut témoigner de son parcours pour, dit-il, trouver un sens à sa vie, à sa maladie. Aujourd’hui sexagénaire, il a choisi de militer, de venir en aide à des réfugiés et à des séropositifs précaires, via l’association Basiliade, créée en 1993.