Anthony Favier, spécialiste du « genre catholique » et co-président de David&Jonathan

Anthony Favier est un puits de savoir, pédagogue et à l’écoute. Spécialiste du « genre catholique » en France, il est aussi investi dans la FEDHLES, et rappelle souvent que les catholiques d’ouverture ont été des chevilles ouvrières du dialogue oecuménique. Actuellement co-président de David&Jonathan, il aime l’Eglise du Christ, dans toute sa diversité, sans faux-semblants et avec le souci d’être critique, quand nécessaire, pour l’avancement du Royaume.

Joan Charras-Sancho : Anthony, tu as soutenu une thèse sur le « genre catholique ». Peux-tu nous en dire plus?

Anthony Favier : Quand j’ai commencé mes études de doctorat sur un sujet d’étude catholique (la JOC-F : un mouvement de jeunesse catholique très actif dans les années 1960-1980) c’était le moment où éclataient les polémiques autour de la soi-disant « théorie du genre » qui arrivait dans les manuels de biologie. Une partie des milieux conservateurs, et pas mal d’acteurs confessionnels catholiques, critiquaient le courant des études de genre car elles menaceraient la société en relativisant le modèle hétérosexuel. Cela ne m’a pas empêché d’appliquer les outils des études de genre sur le catholicisme: un sujet parfait s’il en est.

S’il y a bien une religion qui produit des discours et des dispositifs de soi pour normer les comportements de genre et sexuels, il s’agit bien du catholicisme… très jeunes, même dans les milieux ouverts et progressistes, les injonctions de genre et les mises en récit d’une vie réussie autour d’un modèle hétérosexuel conjugal sont omniprésents en catholicisme romain. Ce qui est plus surprenant c’est que ce discours se frappe souvent dans la thématique de l’ « évident »  et du « naturel ». Il y a un ordre des choses voulu dans la création, on condamne des modèles de sexualité au nom du « droit naturel »… C’est même un paradoxe : comment expliquer que des institutions, qui défendent avec passion le « naturel », mettent autant d’énergie à le défendre et le construire socialement ?

Ce qui est intéressant dans l’analyse c’est que la vocation religieuse catholique est en elle-même un « trouble dans le genre » : la masculinité des prêtres (normalement sans enfants ni sexualité) est en « tension » avec son homologue laïque et, pour les religieuses, il existe de nombreuses thématiques mystiques de l’ « endurcissement » ou de la « masculinisation » dans la foi. L’expérience religieuse redessine les expériences de féminité et de masculinité.

Ce que j’ai voulu montrer, dans mes travaux, c’est qu’au-delà des discours bien connus de l’institution pour condamner les évolutions éthiques depuis les années 1960, il y a aussi une vraie intelligence, à la base, pour résoudre les questions « hors normes ». Les jeunes gens de la JOC-F n’étaient pas différents des homologues de leur âge : ils en partageaient les aspirations, les rêves et les espoirs… mais il ont voulu le faire en restant fidèles à leur culture religieuse. D’une certaine manière, l’évolution de la place des femmes dans la société et la plus grande acceptation des nouvelles situations n’aurait pas pu se faire dans la société française sans l’évolution des forces moyennes du changement social qu’ont été des militants catholiques de la France des Trente Glorieuses.

Joan Charras-Sancho : Tu es, à l’heure actuelle, co-président de David&Jonathan. Quels sont les défis que tu observes actuellement pour les chrétien·ne·s LGBTI?

Anthony Favier : En tant que co-président de David & Jonathan, je sens que nous vivons un tournant dans le mouvement LGBT chrétien et ceci pour plusieurs raisons. Tout d’abord, après l’euphorie qui a porté le combat pour le mariage pour tous en France, c’est plus délicat de reprendre la route du travail  militant sur le temps long… l’Eglise catholique est parfois un mastodonte institutionnel dans lequel il faut des années pour faire avancer des choses. C’est dur de mobiliser des militant·e·s dans les groupes qui se mettent en place dans les diocèses et dans les paroisses suite au texte du pape François « Amoris Laetitia » qui demande une approche plus pastorale de la question de l’homosexualité. Parfois, on a l’impression de stationner dans des espaces  de rencontre où on discute pour finalement peu d’effets. Et dans le catholicisme, il n’y a encore rien d’ouvert sur la question des bénédictions des couples : on reste sur la question de l’accueil et de la vision plus positive de la diversité sexuelle. Comment motiver les catholiques LGBTI sur ces questions qui demandent beaucoup de formation et d’énergie tout en les aidant à vivre au jour le jour leur foi et leur sexualité ?

Le deuxième défi, c’est de traiter les fractures internes du monde LGBTI chrétien sur les questions de bio-éthique. Autant j’avais senti un fort consensus pour le mariage civil, autant la bio-éthique réveille des clivages qu’il faut apprendre à gérer. Actuellement c’est la PMA pour les femmes en couple ou célibataires, demain ce sera sûrement la GPA. Nous parlons beaucoup d’inclusion et de traitement de la diversité dans l’Eglise car nous l’appelons de nos voeux. Mais comment gérons nous la diversité de nos positionnements éthiques au sein du mouvement LGBTI chrétien ? Je n’ai pas de réponse facile à titre personnel mais je constate parfois combien il est dur de faire dialoguer des lesbiennes résolument anti-GPA et certains gays qui sont déjà sur ce terrain dans leur vie pratique. Ceci est un peu simpliste car il y a toute la diversité des positions intermédiaires, mais cela constitue pour moi une vraie question dans mes engagements.

Troisième défi que je relève actuellement, c’est celui de l’international et de l’oecuménisme. Pendant longtemps, le mouvement LGBTI chrétien était porté par les pays occidentaux et, en leur sein, les groupes issus des courants libéraux du protestantisme. Cela se voit, par exemple, dans l’histoire du Forum Chrétien Européen LGBTI… aujourd’hui, les groupes catholiques du Sud ont un peu plus de couleurs. La preuve : à Munich, en novembre dernier, vient de naître une plateforme associative de groupes catholiques du monde entier : les catholiques LGBTI latinxs, asiatiques et même africain·e·s nous rejoignent dans notre demande pour faire évoluer l’institution. Mais il faut pas mal d’énergie pour mettre en place un vrai mouvement LGBT chrétien international, qui fonctionne sur le plan pratique et  qui permette un échange équilibré entre ses différentes parties. Il faut aussi travailler à l’œcuménisme. Parfois on ne sort pas des vieux schémas des protestant·e·s libéraux devanciers d’un côté, et des catholiques et des protestant·e·s évangéliques, de l’autre, stationné·e·s dans leurs conservatisme crasse. Je pense que cette question de la différence est fondamentale : comment peut-on avancer ensemble sans paternalisme et en respectant l’histoire spécifique de chacun ?

Joan Charras-Sancho : Tu as dénoncé, cet été, les thérapies de conversion de certains mouvements catholiques. Tu peux nous l’expliquer?

Anthony Favier : Historiquement, en France, la thématique de la « conversion » des personnes LGBT était marginale. Dans le sillage des mouvements du « Renouveau Charismatique » dans les années 1980-1990, on avait peut-être eu des exemples malheureux mais c’était rare. Depuis 3 ans désormais, malgré l’esprit « pape François », un prêtre du diocèse de Toulon-Fréjus, Jean-Marie Guitton, avec l’aide de la communauté de l’Emmanuel essaie d’importer le mouvement américain « Courage » qui s’inspire lui même d’un projet néo-pentecôtiste des années 1970. Courage fonctionne un peu comme les « Alcooliques anonymes » : avec un programme par étapes. Les personnes, qui confient au groupe leurs « errements », sont appelées à ne pas avoir de relation affective et sexuelle. Au début, en 2015, on m’assurait que cela ne prendrait pas. Force est de constater aujourd’hui qu’il y a déjà eu 3 sessions estivales et le mouvement est déjà présent dans trois grandes villes (Paris, Lyon et Bordeaux).

Je réagis car ce genre d’initiatives me semble assez caractéristique des communautés et mouvements catholiques, comme l’a reconnu Georges Pontier en 2013 (l’archevêque de Marseille président de la conférence des évêques catholiques de France), qui connaissent des dérives graves. Si la thématique de la « guérison » n’apparaît pas directement, le thérapeutique n’est jamais loin. Des accompagnateurs se disent « psychothérapeutes » alors qu’ils ne le sont pas. Il y a tous les éléments qui peuvent également conduire à de l’emprise mentale : des personnes mal intentionnées consciemment ou inconsciemment exacerbent une culpabilité chez des personnes vulnérables qu’elles auront tout loisir par la suite de manipuler. Ma conscience de baptisé crie et je me dois de réagir. On est loin de la croissance humaine et morale que devrait être l’expérience chrétienne et surtout pour les personnes LGBT. Que l’épiscopat catholique soit ferme et vigilant sur ces questions avant qu’il ne soit trop tard.

Joan Charras-Sancho : Tu es toi-même catholique et pratiquant. Quels signes d’espoir entrevois-tu avec le pape François et quels chantiers intellectuels et spirituels vois-tu pour 2018 au sein de l’ECAR?

Anthony Favier : Après les deux synodes voulus par le Pape François pour la famille et ses nombreux discours, un nouvel état d’esprit est apparu, réellement. J’ai déjà mentionné les différents groupes qui se mettent en place dans les paroisses et les diocèses : ce n’est pas une illusion. Je crois que les communautés veulent tourner la page du moment « Mariage pour tous » qui a été, parfois localement, d’une rare violence et a perdu de vue le vécu des personnes.

Même si le catéchisme officiel de l’Eglise catholique romaine (1992)  n’a pas été changé et qu’il qualifie toujours les actes homosexuels d’ « intrinsèquement désordonnés », le pape François installe une nouvelle façon d’aborder les problèmes. En posant la question en des termes de pastorale (et non de doctrine), il se re-créé une marge de manoeuvre sur une question très polémique à l’échelle mondiale du catholicisme. Comme dans l’anglicanisme, les évêques africains sont très réservés sur un meilleur accueil des personnes LGBT. Le pape rappelle pourtant qu’on ne peut juger en bloc les situations morales et qu’il convient de voir chaque situation dans sa particularité, de ne pas oublier l’importance de l’Evangile et de ne pas céder sur la primauté de la liberté humaine.

Dans le livre né de son entretien à différentes revues jésuites, l’Eglise que j’espère (Flammarion, Etudes, collection « Champs essais », 2013) il confie : « la religion a le droit d’exprimer son opinion au service des personnes mais Dieu dans la création nous a rendus libres : l’ingérence spirituelle dans la vie des personnes n’est pas possible (…) une pastorale missionnaire n’est pas obsédée par la transmission désarticulée d’une multitude de doctrines à imposer avec insistance (…) nous devons trouver un nouvel équilibre, autrement l’édifice moral de l’Eglise risque lui aussi de s’écrouler comme un château de carte, de perdre la fraîcheur et le parfum de l’Evangile » (passim). Cela me parle et m’inspire : pour une fois nous, catholiques, avons un pape qui se met dans la situation de certains prêtres que l’on rencontre sur le terrain. Il semble prêt à faire confiance au cheminement personnel des personnes et ne réduit pas leur vie à des actes sexuels. Stratégiquement, je pense donc qu’il est important que les LGBTI catholiques et leurs allié·e·s soutiennent le pape dans sa démarche, surtout qu’on n’est pas à l’abri d’un successeur bien plus rigide dans sa compréhension du Magistère.

Pour certains, c’est trop en deçà de ce qu’on pourrait attendre de l’institution. Je partage d’ailleurs, à titre personnel, l’opinion qu’a exprimée Krzisztof Charamsa (le théologien polonais de haut vol qui a démissionné médiatiquement pour se mettre ouvertement avec son compagnon en 2015) dans son ouvrage la Première pierre. Sans une mise à jour doctrinale et sa reconsidération à la lumière des nouveaux travaux de sciences sociales, de psychologie mais aussi de théologie, il sera difficile pour l’institution catholique d’avoir une parole crédible sur l’homosexualité, la bisexualité ou la transidentité. En attendant que ce moment advienne — et dans l’hiver conservateur que nous traversons, j’ai dû mal à voir cela advenir subitement — il me semble important de soutenir les pratiques catholiques d’accompagnement spirituel, de discernement et le traitement pastoral de la question pour que les communautés elles-mêmes progressent dans leur compréhension de la situation LGBT. Autrement dit, je veux rester aussi réaliste qu’optimiste. Ma conviction reste que si les institutions sont importantes et structurent l’expérience de foi, c’est la relation à Jésus qu’il convient de privilégier d’autant plus dans un monde qui l’ignore massivement. Dans une époque où l’expérience de l’amour de Dieu est minoritaire, il importe de préserver un christianisme « intérieur » qui parle aux personnes sans forcément se réduire aux histoires de « boutiques » et  d’institutions ecclésiales. Bref, si le mouvement LGBT chrétien pouvait se vivre à la manière de Taizé dans le monde LGBT ce serait une grande source de joie.