Jacques Fraissigne, membre de David & Jonathan depuis de trés nombreuses années est décédé. Nous publions ici une lettre qu’il a adressée au CA de notre association.

[…] « Je voulais vous dire merci pour tout ce que j’ai pu partager avec vous et tout ce que vous m’avez appris. Je me limiterai à ce que vous m’avez permis de découvrir dans ma foi. Le Jésus qu’on m’a proposé  pendant  mon séminaire se disait en concepts abstraits, dogmes et dévotions. Avec vous, j’ai rencontré un homme avec toutes ses contradictions, ses hésitations, ses progrès dans la compréhension du monde où il vivait et sa fidélité à la vie. Né d’une femme, il a dû apprendre les règles de la vie en société. Il a connu les troubles de l’adolescence, il a dû apprendre un métier, choisir de ne pas se marier.  Comme d’autres, il devait avoir des érections au réveil et chercher au jour le jour ce à quoi il était appelé. Un homme de chair et d’os, quoi ! Il a connu le désert, le maquis de l’époque, vrai chaudron de révoltes et de violences. On y trouvait des gens pieux, des illuminés, des zélotes de la loi, des sicaires partisans, coup de force, des gens faillis, des bandits de grand chemin. Parmi eux, il choisira ses apôtres. Tous avaient dû fuir les prédateurs romains. Il a vu un troupeau qui n’avait pas de berger et très vite, il est reconnu comme leader potentiel. On parle de lui comme « fils de Dieu, messie » qui sont les termes qui désignaient Saül, premier roi des Juifs. Mais il ne veut pas être roi ni prendre la tête de la révolte contre les romains. Pourtant, il parle constamment de Royaume mais ce Royaume ne ressemble en rien à celui qu’on lui propose. Ce Royaume sera non violent, fruit d’une conversion du regard, basé sur la fraternité. On retrouve ce difficile cheminement dans la tentation au désert.

La qualité de son regard me frappe. Au-delà des apparences, il voit ce que chacun porte en lui comme possibilités de reconstruction et de prise en main de son destin. Sauf chez Jean (mais est-ce Jésus ou Jean qui parle ?) Jésus ne fais pas de discours théologique dans les évangiles. Il part toujours d’un fait concret ou de la rencontre d’une personne et de ses aspirations. Il révèle à celle-ci le regard de tendresse que celui qu’il appelle son Père porte sur elle. C’est dans sa prière que son Père lui a donné de partager la tendresse que lui-même porte à ses créatures.

Il a vu la misère des petites gens de Palestine, opprimés par le prédateur romain et victimes du mépris des riches et des prêtres. Il est ému jusqu’aux tripes de voir leur écrasement. Au-delà, des pauvres apparences, il voit des personnes riches de potentialités enfouies au plus profond  d’elles-mêmes.  Il leur révèle ces possibilités et leur donne la force de sortir par elles-mêmes de leur écrasement. Il résume cela d’un mot : « Ta foi t’a sauvé ». Foi dans la vie  comme don de Dieu. Le regard de Jésus mérite d’être sans cesse approfondi.

Plus étonnante encore est sa relation avec les femmes. Celles qui le suivent ont un nom. Elles ne sont pas « femme de …, fille de…, épouse de… » comme c’était une coutume. Elles sont autonomes et disposent de leurs biens. Elles peuvent prendre la parole et certaines vont nu-tête à la mode des hétaïres grecques. Nous sommes loin de la femme soumise, muette et voilée du modèle sémite de l’époque. Elles sont considérées comme pécheresses, non pour leur vie privée mais parce qu’elles ne respectent pas le modèle imposé. Certes, plusieurs ont eu un passé agité et Jésus les en a délivrées. Encore plus étonnante l’hétaïre qui vient au repas chez Simon. Sans qu’elle n’ait dit un mot,  Jésus se laisse tripoter par cette courtisane au grand dam du pieux maître de maison qui regarde goguenard. Et Jésus donne sa foi comme modèle et réprimande son hôte. Nous sommes loin du regard puritain et pudibond que les clercs nous proposent depuis des siècles.

Avez Paul, je peux dire qu’il n’a pas retenu sa filiation divine et qu’il s’est fait obéissant jusqu’à la mort et une mort infamante sur une croix. Il a obéi aux exigences de sa conscience et aux appels que les événements lui adressaient. C’est ainsi que Dieu parle à chacun de nous. Jésus a payé de sa vie cette liberté et cette fidélité. C’est pourquoi, en le ressuscitant, Dieu lui a donné un nom au-dessus de tout nom. Je peux célébrer les merveilles que je vois chaque fois qu’un frère ou une soeur vient à la vie car c’est l’oeuvre de son Esprit.

Jésus est amoureux de cette beauté de la Création que la folie des hommes met chaque jour en péril. Jésus n’est pas obsédé par le péché. Il le voit chaque jour et constate les ravages qu’il entraîne. Il apporte son soutien à ceux qui en sont victimes et les rend à la vie. Il les crée à nouveau.

Voilà le Jésus à qui j’ai donné ma foi. C’est lui qui donne un sens à mes rencontres quotidiennes. Il m’a fallu toute une vie pour le formuler de façon à peu près claire. Cet éclairage m’a été donné, entres autres, par l’accueil que j’ai pu faire avec vous de ceux qui n’arrivent pas à faire l’unité entre leur désir affectif et leur foi mais aussi par les tensions que j’ai pu vivre avec vous en 45 ans d’amitié.

D&J doit approfondir ce regard que Jésus nous propose et garder son engagement au service de ceux qui sont écrasés par les multiples dénis d’humanité.

Cette recherche en vaut la peine et je veux encore vous remercier de m’avoir aidé dans ce parcours. Vous m’avez permis de retrouver mon humanité et de lui donner du sens.

Que D&J continue à porter cette lumière ! »

Jacques, 13 octobre 2017