L’association David et Jonathan participe depuis trente ans aux débats sur homosexualité et christianisme en France. Elle nous présente ici sa lecture de l’état actuel de ces débats dans les différentes Églises chrétiennes.

Réconciliation : tout un programme ! Lorsqu’un soir de janvier 1972 des chrétiens homosexuels eurent l’audace de réciter ensemble le Notre Père, c’était aussi leur ambition : réconcilier, pour eux-mêmes et pour celles et ceux qui les rejoindraient, l’homosexualité et la foi chrétienne. Ce défi, l’association David et Jonathan le décline depuis lors de multiples façons.

Le pari de la réconciliation.

Présence aux personnes, pour leur offrir un « lieu de respiration tranquille », lieu d’accueil, d’écoute et de compagnonnage. Présence aux institutions tant civiles que religieuses pour les tenir attentives et ouvertes à cette différence. Présence aux communautés tant croyantes qu’homosexuelles pour y exister à part entière et tisser entre elles les fils d’un véritable dialogue. Présence militante avec d’autres, dans la lutte contre le sida ou pour la reconnaissance des droits des personnes homosexuelles. Les terrains d’application sont divers. Une même utopie les rassemble. Elle a goût d’évangile.

L’homophobie, un déni de la vie.

Certains n’y croient plus. Faute d’avoir trouvé une communauté accueillante et fraternelle, confinés dans le silence de leur différence ou perçus comme des pervers dangereux, ils ont tourné la page. D’autres encore ont fait un choix plus radical. Privés du droit de vivre au grand jour ou rongés par la haine de soi, écrasés par la culpabilité autant que par le mépris et l’injure, ils ont quitté cette vie.

L’homophobie, puisqu’il faut bien l’appeler par son nom est multiforme. Le mot chagrine les puristes du langage. En effet, son étymologie – peur instinctive du même – se trouve bien malmenée qui désigne en fait l’aversion pour les homosexuels. Quoi qu’il en soit, la réalité blesse à l’intime celles et ceux qui la subissent. Elle habite des regards et se glisse jusqu’entre des mots de compassion. Ici tranchante dans les jugements, là drapée de morale ou d’hygiène sociale, elle revêt ailleurs des habits d’exégèse biblique ou de bon sens anatomique. Ailleurs encore, psychanalyse et religion s’y pavanent avec de grands airs.

L’homophobie, une condamnation au malheur.

Le 10 mars 1971, sur les ondes de RTL, Ménie Grégoire, organisait un débat en direct autour du thème : « L’Homosexualité, ce douloureux problème ». Elle fut interrompue aux cris de : « Ce n’est pas vrai, on ne souffre pas ! ». Beaucoup aujourd’hui encore se penchent sur « ces pauvres malades » qu’ils n’imaginent pas autrement que malheureux. Faudrait-il donc être en souffrance pour avoir droit de cité ? Il arrive qu’un psychanalyste ou un cardinal s’autorise ce genre de discours. Leur audience parmi leurs pairs est heureusement en baisse.

Le chrétien que son orientation affective et sexuelle assigne à l’homosexualité doit affronter comme une course d’obstacles. Notre pari c’est d’affirmer le franchissement possible. Plus encore, nous pensons que l’expérience chrétienne offre les moyens d’une pacification intérieure, d’une réconciliation avec soi-même, avec les autres et avec Dieu. Les témoignages abondent qui font de la vie en couple homosexuel, un authentique chemin de construction de soi, de l’autre, et finalement de la société.

Dépasser des représentations sociales.

S’il faut détailler les obstacles à franchir, disons qu’ils émargent d’abord aux préjugés communs. L’imaginaire, la curiosité et parfois l’envie y ont leur part. Que font donc ces gens dans l’intimité ? Les gestes qu’ils disent amoureux ne sont-ils pas contre nature ? La répulsion qu’inspire la sodomie dans son rapport au « sale », l’usage détourné des organes choquent les tenants d’une sexualité plus conventionnelle. Pour naturelle qu’apparaisse cette dernière, elle n’en demeure pas moins socialement construite, et les pratiques qu’elle dénonce ne sont pas l’exclusivité des homosexuels.

Il en va de même de l’amalgame trop fréquent entre homosexualité et pédophilie. La légitime condamnation de celle-ci rejaillit sur celle-là.

Le non respect des normes sociales qui régissent les relations entre les sexes et entre les générations contredit de surcroît des lois dites « naturelles » et donc représentatives – pour le croyant – de l’ordre voulu par Dieu. La condamnation s’en trouve redoublée et plus encore sacralisée. La transgression devient péché. Que dire des menaces que l’homosexualité ferait courir à la famille et à son organisation bourgeoise ? Ce sont là une vision et une peur que ne partagent pas toutes les cultures, ni toutes les époques. Devrait-on en conclure que l’hétérosexualité défendue avec tant d’âpreté est à ce point fragile que seule une norme sociale totalitaire pourrait lui assurer la survie ?

D’où vient que malgré des professions de foi égalitaristes, la place de la femme – particulièrement dans l’Eglise catholique – reste seconde et subalterne ? Les entreprises et sociétés civiles qui offrent le même visage ne s’embarrassent pas de discours lénifiants. Les femmes le savent. Certaines en meurent. Le machisme règne. D’autres préfèrent parler d’hétéro sexisme, mais la réalité ne change guère. Sans être nécessairement efféminé, l’homosexuel sensé « faire la femme » hérite d’un statut infériorisé. Pour la phallocratie ambiante, l’homosexualité ne peut être que subversive. Certains, qui brandissent le risque de contagion, pensent peut-être y trouver la justification de leur violence « préventive ».

Lire autrement les textes fondateurs.

Le croyant qui ouvre sa Bible et s’attache à la lettre ne peut manquer d’y voir justifié son rejet de l’homosexualité. Mais ne doit-on pas en retour interroger ce type de lecture ? La Bible parle-t-elle de l’homosexualité au sens d’une relation d’amour entre deux personnes ? L’écart historique et culturel rend la question pertinente. Qui oserait, aujourd’hui, tenir toutes les prescriptions du Lévitique au risque, tout aussi certain, de contredire des valeurs essentielles ? Avec la pointe d’humour qui convient, un message venant des Etats-Unis circulait récemment sur Internet qui demandait : « Le Lévitique (25, 44) affirme que je peux tout à fait posséder des esclaves mâles ou femelles, à condition qu’ils soient achetés dans les pays alentour. Un de mes amis affirme que ceci s’applique aux Mexicains, mais pas aux Canadiens. Pouvez-vous m’éclairer sur ce point ? Pourquoi ne puis-je pas posséder de Canadiens ? ».

Plus inscrits dans les pratiques barbares, et présents aussi dans la Bible, le viol du vaincu ou son humiliation sexuelle sévissent encore aujourd’hui dans les conflits contemporains. Et que dire des prisons où le pouvoir des caïds s’exprime de la même manière ? Cette forme d’atteinte à la dignité humaine et la réprobation qu’elle suscite, entretiennent l’image d’une homosexualité réduite à l’exploitation du faible par le fort.

Il n’est pas jusqu’à certaines mystiques qui se soient égarées en prétendant détacher l’amour spirituel de l’amour charnel. « Qui veut faire l’ange fait la bête ». Il s’agit de devenir humain, et pour suffisant que cela paraisse dans l’énoncé, même une longue vie laisse l’œuvre inachevée.

Critiquer sa propre tradition religieuse.

Faut-il s’étonner, dans de telles conditions, de voir se manifester les conséquences d’une homophobie intériorisée ? Sous une telle avalanche de réprobations et de jugements négatifs, il faut une robuste carrure pour ne point se détester soi-même. L’altérité, brandie comme un slogan, se réduirait-elle à la différence anatomique des sexes ? Si l’homosexuel est à ce point fermé au mystère de son vis-à-vis, serait-il a fortiori écarté de la connaissance du Tout-Autre dont l’Eglise affirme pourtant qu’il s’agit là d’une capacité universelle ?

Lorsqu’elle parle de l’homme, la morale chrétienne le fait encore trop souvent en termes métaphysiques. Elle se meut dans le ciel abstrait des idées, quand l’homme concret se débat dans une histoire. A ne considérer que l’humain idéal – rarement croisé dans le métro, à l’université ou à l’église – elle décourage par son discours celles et ceux dont le quotidien est davantage marqué par les cahots de la vie que par les splendeurs de la vérité. Ce faisant, elle ajoute à l’homophobie déjà socialement présente le sceau de son ontologie souveraine.

Héritier en cela de la philosophie stoïcienne, le christianisme s’est longtemps méfié du plaisir, porte ouverte à la déraison et au péché jusqu’à l’intérieur du mariage hétérosexuel. Cette méfiance devient condamnation lorsqu’il s’agit de l’homosexualité vue comme la seule recherche d’un plaisir pervers. Au prétexte que la sexualité met en œuvre des énergies difficilement contrôlables, faut-il interdire ou suspecter le plaisir au nom d’un « principe de précaution » tout aussi intenable ?

Un écart inhérent à la sexualité.

Personne ne songe à nier qu’en matière de sexualité, il existe une tension, aggravée peut-être, dans le cas de l’homosexualité, par le regard porté sur elle. Humaniser sa sexualité, quelle qu’en soit l’orientation, est une tâche de longue haleine. Prendre acte de l’écart entre l’idéal visé et la réalisation obtenue peut vite devenir décourageant. Pour peu que cet idéal soit associé à l’expression de la volonté divine, ce découragement devient mortifère. En sortir relève de l’urgence vitale. Nous pensons que le christianisme, en dépit des possibles excès évoqués plus haut et qui le défigurent souvent, apporte l’antidote ou le vaccin contre ces dérives.

La foi chrétienne ne saurait se limiter à la seule relation individuelle avec Dieu. En humanité, la sexualité s’inscrit dans l’intime mais tout autant dans le social et le politique. Prétendre résoudre les tensions affectives et sexuelles par les seules voies de la spiritualité individuelle est-ce encore honorer notre humanité incarnée et sociale ? Parler de « personnes homosexuelles » – comme d’autres parlent de « personnes divorcées » – en refusant de réduire l’identité au seul qualificatif qui serait mauvais par définition, et qu’on voudrait atténuer, témoigne le plus souvent d’une évidente bonne volonté. Cela suffit-il pour que soient assurés le respect de la différence et l’accueil des personnes dans leur globalité ?

Les témoignages de fécondité d’une vie homosexuelle ne manquent pas. Combien de créations artistiques ou culturelles, combien de réalisations sociales ou politiques, combien de réussites spirituelles ou religieuses sont le fruit de cette tension assumée et parfois transcendée ? Si paradoxal que cela puisse paraître aux yeux de certains, une telle fécondité peut s’accommoder d’une pratique homosexuelle effective. Dans et par leur vie de couple, beaucoup grandissent, et font grandir.

Une tension assumée et féconde.

L’humilité sereine du compromis assumé – et qui n’est point compromission – remet l’humain dans sa vérité devant Dieu. Etre homosexuel – ou hétérosexuel d’ailleurs – ne relève pas d’un choix clair et conscient repérable dans le temps. C’est une réalité qui s’impose et qu’il convient d’assumer le plus humainement possible. Bien plus, en renonçant à dicter au Créateur ce qu’il devrait faire, une telle attitude, qui n’exclut pas une certaine fierté, rend au Dieu de Jésus-Christ, une image plus respectueuse de son mystère parce que moins entachée d’anthropomorphisme et donc moins idolâtre. Sans cesser d’être une énigme pour celles et ceux qu’elle touche, l’homosexualité trouve alors sa place dans le projet créateur de Dieu. La vie des intéressés y acquiert un sens et une fécondité qui pour n’être point biologique – et encore ? – s’atteste dans l’histoire.

Reste à inventer les manières collectives – la politique s’y emploie – d’un nouveau vivre ensemble où les Eglises, plutôt que de freiner des quatre fers, et de renoncer parfois aux exigences de l’évangile, pratiqueraient le respect qu’elles se contentent trop souvent de prêcher. Sur l’unique chemin qui s’impose à lui, le chrétien homosexuel a le droit de trouver des propositions de sens à sa vie qui honorent son humanité, servent sa foi, et l’aident à grandir.

L’association David et Jonathan, enracinée en terreau chrétien et ouverte à l’humanisme citoyen, se veut au service des hommes et des femmes homosexuels d’aujourd’hui. Avec beaucoup d’autres, qui ne sont ni tous homosexuels ni tous croyants, elle lutte contre l’homophobie. Consciente de la responsabilité particulière que lui vaut son positionnement, et au risque d’en être parfois écartelée, elle se veut participante et solidaire des communautés d’Eglises, du monde homosexuel, et de la société en général. Mieux encore, fidèle à l’audacieux pari de ses fondateurs, elle témoigne par l’expérience, qu’il est possible d’être un citoyen chrétien, homosexuel et … heureux.

Jacques C. Membre de la Commission Etudes et Recherches de l’association David et Jonathan.