« Un sexe problématique – L’Eglise et l’homosexualité masculine en France (1971 – 2000)”, Editeur P.U de Vincennes, 2004

Hélène BUISSON-FENET a publié voici quelques mois, sous le titre un peu surprenant de « Un sexe problématique », le résultat de ses études sur les relations entre l’Eglise (sous entendu catholique romaine) et l’homosexualité masculine en France dans cette période de 30 années qui va de l’après 68 au vote de la loi instaurant le PaCS. Ce travail d’universitaire, richement documenté, élaboré avec une rare intelligence devrait passionner toute personne concernée par cette confrontation et particulièrement tout membre de D&J car la place et le rôle de notre Association dans cette confrontation y sont étudiés avec une minutie et une clairvoyance exceptionnelles.

Dès l’introduction de cet ouvrage l’auteur rappelle que les années 70 marquent pour l’Eglise une « gestion plurielle des lendemains conciliaires » avec, à travers des encycliques comme « Humanae vitae », le désir d’une restauration de la morale traditionnelle, tandis que, dans le même temps, dans la communauté homosexuelle, la mobilisation militante s’organise, de façon parfois virulente. Au terme de la période étudiée, « le sida comme fait social a modifié en profondeur la configuration associative gay, et suscité un renouveau de la réflexion catholique, notamment au plan pastoral ». Mais la discussion et l’adoption du PaCS, reconnaissance légale du couple homosexuel, viendront raviver les relents d’homophobie et accentuer le divorce entre les références religieuses et les opinions politiques.

L’ouvrage s’articule tout entier autour du concept de norme, sans doute inhérent à toute structure institutionnelle et l’Eglise n’y fait pas exception. Cette approche est traitée par Hélène Buisson-Fenet sous 3 angles :

-* produire la norme -* faire avec la norme -* s’approprier la norme.

Produire la norme, c’est d’abord l’oeuvre du magistère romain avec notamment le catéchisme de 1992 qui reprend la qualification des actes homosexuels comme « intrinsèquement désordonnés ». On y lit que les homosexuels doivent « être accueillis avec respect, compassion [ce qui suppose donc étymologiquement qu’ils sont nécessairement souffrants !] et respect. On évitera à leur égard toute marque de discrimination injuste. [il y a donc des discriminations justes ?] ».

Cette production de la norme est relayée en France par certains canaux liés à la Conférence épiscopale, comme le psychanalyste de service Tony Anatrella, sur l’action duquel Hélène Buisson-Fenet porte un regard extrêmement critique et certaines émissions de Radio Notre Dame.

La pastorale et la théologie morale sont appelées à appliquer la norme du magistère sur le terrain ce qui n’est évidemment pas si simple : une fois énoncé le principe selon lequel les tendances homosexuelles ne font pas de nous des pécheurs mais que se livrer à des actes homosexuels nous condamne, il est clair que pasteurs et théologiens sont souvent amenés à de subtiles contorsions pour rester « fidèles » au magistère.

Et l’on passe ainsi à la deuxième partie de l’ouvrage intitulée : « Faire avec la norme ».

L’auteur se livre là à une approche très fouillée et documentée sur « deux « militantismes » divergents dans l’espace associatif catholique » : David et Jonathan et Devenir Un en Christ. Les pages 100 à 117 constituent le meilleur résumé que j’aie trouvé jusqu’ici de l’histoire de D&J et de son évolution depuis les premiers numéros de la Lettre (l’ancêtre de D&J Actu) avec, parfois, des articles écrits par des évêques (mais oui !) jusqu’à l’adoption de la Charte qui marque en 1998 un tournant de « déconfessionalisation ». L’auteur analyse longuement les résultats d’un questionnaire lancé en 1999 par le BN auprès des adhérents pour mieux les connaître. Au-delà des aspects socio-culturels, l’auteur synthétise les résultats de l’enquête par l’appréciation suivante : « Les déjistes s’apparentent […..] à des croyants de sensibilité anti-institutionnelle, pour lesquels la cause homosexuelle représente un terrain où peut venir s’exercer la distinction entre foi (celle qui écoute, comprend, compatit, responsabilise) et religion (celle qui évalue, édicte, condamne, culpabilise). »

Les deux filiations de D&J apparaissent clairement : celle de chrétiens progressistes ou l’étant « devenus » sous l’effet de la découverte de leur homosexualité et celle d’homosexuels que le militantisme gay ne satisfait pas et dans lequel ils ne trouvent aucune réponse à leur recherche de spiritualité.

Très différent est le positionnement de Devenir Un en Christ, association qui se veut soutien et accompagnement des homosexuels sur le plan individuel, loin de toute militance politique ou revendicatrice. Sans aller jusqu’à parler de « guérison », Devenir un en Christ veut mobiliser la référence chrétienne afin de surmonter les difficultés propres aux « blessés de l’amour ». Inscrit à l’intérieur de l’Eglise, ce mouvement bénéficie de liens forts avec les communautés charismatiques.

La troisième partie : « S’approprier la norme » est centrée sur la manière de laquelle les hommes et femmes de terrain de l’Eglise, prêtres, religieux, religieuses traduisent la norme dans leurs activités pastorales, avec un chapitre particulièrement intéressant appelé « vocations religieuses et identités sexuelles » illustrant à quel point la « question homosexuelle » est aussi présente à l’intérieur même du corps ecclésiastique.

Enfin, je voudrais citer in extenso la conclusion d’Hélène Buisson-Fenet car elle nous interpelle directement sur la perception que nous avons les uns et les autres du devenir de D&J :

« Si le processus actuel de normalisation sociale de l’homosexualité participe certes à déculpabiliser cette minorité sexuelle, et à appuyer l’exigence de la reconnaissance de l’homosexualité dans une Eglise intégrée à la société, l’inflexibilité du magistère catholique fait obstacle à la « bonne conscience » de clercs […..]. L’action collective peut s’en ressentir de deux manières – soit qu’un nombre important de membres choisissent la défection en quittant l’association jugée trop engagée à l’égard de l’institution, ou en sortant de l’espace catholique de référence ; soit qu’ils préfèrent demeurer dans l’association en faisant entendre leur discordance avec les références catholiques qui s’y expriment. [….] David & Jonathan s’oriente vers le second pan de l’alternative. Une distance croissante avec l’espace confessionnel catholique priverait cependant l’association d’un soutien sérieux, dans la mesure où son inscription dans le champ « catholique de gauche » lui autorise une visibilité appréciable : il est moins évident que le terrain de la cause homosexuelle « laïque », particulièrement concurrentiel, lui procure par substitution des avantages équivalents. […] l’avenir de l’association, qui a su jusqu’ici partager les expériences et transmettre une mémoire des mobilisations propre à étayer un vigoureux sentiment d’adhésion collective, réside dans sa prise en charge renouvelée d’identités et de motivations hétérogènes »