On peut tout d’abord saluer la parution de ce livre, enquête composée de plus d’une trentaine de textes et d’interviews, qui pose largement la question de la position des Eglises et principalement de l’Eglise catholique romaine face à l’homosexualité et aux homosexuels.

Le choix des interviewés est large, personnalités d’Eglise, simples particuliers, membres de mouvements (Devenir Un en Christ ou D & J), homosexuels isolés ou en couples etc…. avec tout de même une place dominante laissée aux représentants « patentés » de l’ Eglise catholique. Malgré ce, cette diversité illustre quand même les approches diverses des chrétiens face à l’homosexualité, alliant le meilleur (un peu) et le pire (beaucoup).

Globalement la tonalité est extrêmement doloriste, on y parle à toutes les pages ou presque de souffrance, de douleur, de péché, de culpabilité… On s’y complait, on s’y roule, on en fait ses délices ! Une analyse sémantique serait intéressante. On comprend surtout que d’une manière générale les chrétiens sont, c’est peu de le dire, particulièrement mal à l’aise sur ce sujet !

La palme du pire revient, à mon sens, à trois interviewés : en premier – et c’est la première interview du livre, de quoi vous le faire tomber des mains et vous décourager d’aller plus loin – le Père Yannick Bonnet, qui aligne tous les poncifs de la bêtise homophobe, ayant constaté dans sa vie professionnelle que les homos ne faisaient jamais de bons chefs d’équipe parce qu’ils étaient trop mous (sic) et n’acceptant de donner l’absolution à un homosexuel dans la confession que s’il a constaté « une repentance sincère et la ferme décision de cheminer vers la sortie ». Quant à la Gay Pride, ce n’est qu’ « une tentative d’exorciser la désespérance ».

Ensuite, l’américaine Lise Payne, qui « guérit » les homos en une seule imposition des mains.

Et, enfin, Marie-Thérèse Huguet, ancien professeur de philosophie, membre de l’Académie pontificale mariale internationale et vierge consacrée du Diocèse de Paris (sic) qui commence en disant « je reconnais avoir été peu en contact, personnellement, avec de telles personnes… »[les homos, bien sûr] puis continue avec « …habitant depuis quelques années dans le Marais, je constate souvent de la tristesse sur les visages des hommes attablés aux terrasses des cafés alentour » mais a des idées très précises sur le traitement à appliquer à l’homosexualité, l’une de ces « maladies psychiques inguérissables ».

Sans compter le nombre d’interviews ou d’explications de « conversions » qui se terminent par « …il est désormais marié et père de famille ». Point final, happy end. Il n’y a plus de souci à se faire pour la vie sexuelle de cet homme, puisqu’il est marié. Les membres de DJ qui ont été mariés et pères de famille apprécieront.

Un texte important sur Michel et Marie-Françoise, les fondateurs de « Devenir un en Christ », qui y apparaissent – elle surtout – comme plutôt ouverts à l’accueil de l’homosexualité dans sa globalité : Marie-Françoise trouve anormal que dans l’Eglise « le désir des homosexuels de marcher à la suite du Christ soit montré comme non compatible avec les attraits [homosexuels] vécus ». Elle ajoute que « la sexualité englobe l’hétérosexualité et l’homosexualité. Et il est difficile de dire que l’homosexualité est une différence ontologique ». Michel témoigne que « une orientation homosexuelle non seulement n’est pas un obstacle infranchissable mais peut même devenir un tremplin pour vivre une relation d’intimité forte avec le Seigneur ». D&J peut sans doute se retrouver sur une telle affirmation.

Sœur Véronique Margron, dans une interview sous le titre : « Le discours magistériel demeure cohérent » apparaît très gênée et contrainte, comme si elle devait là, dans un ouvrage destiné à une large diffusion, cautionner la hiérarchie de l’Eglise. Après avoir sur 4 pages longuement justifié la cohérence du magistère qui affirme qu’ « il ne peut y avoir de place pour des actes sexuels vécus hors du mariage » et donc s’oppose tout à la fois au concubinage, à la cohabitation juvénile et à l’homosexualité, Sœur Véronique Margron « lâche » tout d’un coup que « il est des « vies conjugales » de personnes homosexuelles qui sont marquées de respect, de pudeur, d’attention, de fidélité » et plus loin, « …. l’institutionnalisation des unions de personnes homosexuelles n’est pas sans justification, pour des sociétés laïques et démocratiques ». Et enfin, à propos des ordinations de séminaristes ayant des tendances homosexuelles : « L’orientation homosexuelle ne veut pas dire grand-chose à elle seule. Dans ce domaine des passages à l’acte, une grande part dépend du rapport entre liberté et volonté de la vie spirituelle. D’ailleurs, le fait d’avoir une orientation hétérosexuelle n’est pas un critère de santé psychique et sexuelle ». Merci de le rappeler !

Si l’interview de Véronique Soulié, sous le chapitre « La recherche du plus humanisant » est un beau témoignage de parcours dans l’engagement chrétien et dans la vérité de l’homosexualité vécue et de l’ « urgence pastorale de dire à ces hommes et ces femmes qu’ils sont aimés de Dieu » il s’agit d’un témoignage sur son parcours personnel et non sur l’Association David et Jonathan. Celle-ci est, certes, citée par un certain nombre d’interviewés qui l’ont approchée ou y ont participé et est présentée – avec d’autres – en fin de livre sous la mention « Quelques adresses » mais ne fait pas l’objet d’un texte en soi contrairement à « Devenir Un en Christ », ce qui est paradoxal compte tenu du thème de l’ouvrage.

Mgr d’Ornellas, évêque auxiliaire de Paris, dont l’interview clôt l’ouvrage – on peut penser que l’auteur a eu clairement le souci que le dernier mot reste à un représentant de la hiérarchie de l’Eglise catholique romaine – se livre à une brillante et froide démonstration théologique, mais n’évite pas le piège de l’altérité – chère à Mgr Anatrella – entendue essentiellement sinon exclusivement comme l’altérité sexuelle, d’où l’affirmation que l’homosexualité est indéfiniment et inévitablement « la recherche du même ». Il s’insurge contre l’idée que l’on veuille « faire de l’Eglise la seule responsable, le bouc émissaire de ces multiples rejets qui touchent effectivement les personnes homosexuelles », ce qui d’ailleurs peut laisser entendre qu’il reconnaît quand même que l’Eglise est l’une des responsables, ajoutant que « l’Eglise a salué, dès les années 1980, « la saine réaction contre les injustices commises envers les personnes homosexuelles » » mais en feignant d’oublier les divers textes les plus récents de la Congrégation pour la doctrine de la foi qui justifient voire exigent des discriminations négatives envers les homosexuels.

Dans les « bonnes pages » on peut retenir l’interview du Père Xavier Thévenot, faite quelques mois avant sa mort et toute pétrie d’humanisme, d’ouverture et de désir de déculpabiliser : « il est possible de ressentir en soi de fortes tendances homosexuelles et de devenir heureux » et « l’homosexualité […] engage très profondément les sentiments et la vie relationnelle. Bien souvent, elle est porteuse de relations de couple qui présentent de réelles valeurs et à travers lesquelles les personnes se sont grandies ». Et ce, sans affubler le mot couple de guillemets. Sans mettre en cause les orientations de l’Eglise en la matière le Père Thévenot sait les transcender : « Aussi la Bonne Nouvelle du Christ qui transcende nos « étiquetages » moraux s’adresse-t-elle avec une certaine priorité à la personne homosexuelle ».

Il faut quand même attendre la page 283 pour trouver enfin, avec deux interviews, des homosexuels heureux, Ivan et Thibault qui vivent ensemble depuis 30 ans et, plus loin Xavier et Jorge. Tiens, cela existe donc. Les uns et les autres arrivent à conjuguer leur homosexualité et leur foi et ne sont pas torturés de devoir pour cela passer outre les objurgations du magistère. C’est un moment rafraîchissant après tant de textes de douleur, de souffrance et de culpabilité ! Mais les deux textes qui m’ont paru les plus riches, les plus ouverts, les plus porteurs émanent de deux protestants, Lytta Basset, pasteure suisse, et Olivier Abel, professeur à la faculté de théologie protestante de Paris.

Fortement engagée dans une pastorale d’accompagnement de personnes individuelles Lytta Basset est ferme dans sa condamnation de l’exploitation des versets de la Bible qui évoquent l’homosexualité : « utiliser la Bible hébraïque pour condamner les actes homosexuels entre deux adultes qui s’aiment n’est pas compatible avec le travail exégétique qui ne cesse d’être réalisé par l’Eglise depuis son origine ». Quant à l’assimilation faite entre homosexualité et péché, elle précise : « J’ai rencontré trop de personnes homosexuelles vivant une relation profonde et féconde avec Dieu pour me permettre de juger, à la place de Dieu, qu’elles sont dans le péché ». La Fédération des Eglises Protestantes de Suisse ayant, après de longs débats, rejeté la possibilité de procéder à des bénédictions de couples homosexuelles, Lytta Basset a, par fidélité à son Eglise, décidé de ne pas y procéder elle-même, précisant d’ailleurs que « si l’Eglise de Genève autorisait un jour une telle bénédiction, ce serait une simple reconnaissance devant Dieu d’un lien entre deux personnes qui existe déjà ».

Favorable à une réponse positive aux demandes de bénédiction de couples homosexuels, Olivier Abel estime que les Eglises devraient aller plus loin et « proposer un vrai « mariage » (et donc un vrai « divorce ») pour les chrétiens homosexuels qui, se plaignant justement de la précarité de leurs liens, veulent institutionnaliser leur engagement et réclament une reconnaissance conjugale véritable ». Il reste par contre réservé sur la possibilité pour des pasteurs de vivre leur homosexualité à visage découvert, s’abritant sur la notion d’exemple qui avait été largement mise en avant dans l’enquête réalisée par les Eglises protestantes en 2003.

Cependant l’apport d’Olivier Abel dans l’ouvrage de Claire Lesegretain me parait capital à raison de l’affirmation suivante : « Je désapprouve totalement l’habituel discours ecclésial sur la souffrance de la personne homosexuelle. Et ce pour trois raisons. D’abord parce que cela consiste à ne légitimer l’homosexuel que s’il est malheureux. Ensuite, parce que cela sous-entend que l’homosexuel serait un plus grand pécheur que les autres. Enfin, parce que cela signifie que, si l’homosexuel est heureux, l’Eglise n’a plus rien à lui dire… ».

Pour ma part, je me retrouve complètement dans cette contestation du discours habituel, car elle illustre et explique largement des difficultés de dialogue qu’une Association comme David & Jonathan peut éprouver à l’égard des églises, puisque celles-ci ne nous reconnaissent que souffrants pour nous manifester leur « compassion » (étymologiquement « souffrir avec ») (cf. Catéchisme de l’Eglise catholique 1992) et que l’idée d’avoir à faire à des homosexuels heureux (qu’ils soient seuls ou en couple) est pour elles proprement scandaleuse et irrecevable.

Pour cette seule phrase d’Olivier Abel, je suis heureux d’avoir lu l’ouvrage de Claire Lesegretain et lui suis reconnaissant de l’avoir réalisé !

Au global, et après quelques semaines de réflexion, ce livre, si souvent irritant, me parait quand même faire œuvre utile et être – hélas dirais-je – une assez juste approche de l’appréciation et de la connaissance et plus souvent de l’ignorance de l’homosexualité par les chrétiens. On reste bien sûr complètement sur sa faim si on y cherche quelque part un commencement d’ouverture ou d’évolution de la part de l’Eglise catholique.

Ce livre nous montre aussi que nous avons, à D&J, encore bien du pain sur la planche pour amener nos églises –en tant que communautés de croyants – à nous considérer simplement comme des frères et des sœurs comme les autres.