Cet appel a été co-signé par Olivier Abel, philosophe, Jean-Claude Guillebaud, écrivain, Tarek Oubrou, théologien, et Rivon Krygier, rabbin. Tous les quatre interpellent les responsables religieux de ce pays en les invitant à condamner clairement les violences et les discriminations que subissent les personnes LGBT. L’association David&Jonathan ne peut que se réjouir de cet appel, qui s’inscrit dans la campagne de la Journée contre l’homophobie et la transphobie, dont la thématique, cette année, porte justement sur les religions.
A l’occasion de l’IDAHO, le 17 mai prochain, s’organisera un colloque Ă l’AssemblĂ©e nationale, sur le thème suivant : « Religions, homophobie, transphobie ». Les responsables ici interpellĂ©s seront alors invitĂ©s Ă rĂ©pondre Ă cet appel du 17 mars, que vous pouvez lire ci-dessous
Appel du 17 mars
Nous sommes plusieurs intellectuels de diverses confessions, inquiets des discriminations, des violences et des humiliations dont les homosexuels et transsexuels continuent Ă ĂŞtre l’objet. Bien Ă©loignĂ©s de croire Ă un « sens progressiste de l’histoire » qui serait en quelque sorte irrĂ©versible et fatal, nous sommes inquiets de voir cette tendance rĂ©pressive augmenter. Au-delĂ des convictions spirituelles, Ă©thiques et mĂŞme thĂ©ologiques, nous croyons que nos Eglises et nos confessions religieuses ont une parole publique commune Ă tenir Ă ce sujet. Elles en auront l’occasion, d’ailleurs, avec la JournĂ©e mondiale de lutte contre l’homophobie et la transphobie, qui aura lieu dans deux mois exactement, le 17 mai prochain, et dont le thème porte justement, cette annĂ©e, sur les religions.
Il faut le dire, nos sociĂ©tĂ©s semblent plongĂ©es dans une crise qui est tout autant morale qu’économique. C’est peut-ĂŞtre ce qui explique, un peu partout dans le monde, l’appel Ă rĂ©tablir un certain ordre moral, qu’il soit religieux ou laĂŻc. S’il ne s’agissait que d’un appel au sens Ă©thique de chacun, au sens oĂą l’éthique est une parole qui ne tombe pas d’en haut et ne s’impose pas, mais se communique de proche en proche de façon « rĂ©sistible », nous ne pourrions qu’applaudir. Que la crise en effet rĂ©veille des solidaritĂ©s familiales, conjugales, amicales, qu’elle montre l’importance des fidĂ©litĂ©s mutuelles par lesquelles nous sommes engagĂ©s et attachĂ©s les uns aux autres, c’est possible, souhaitable, et important.
Mais cet ordre moral risque de se transformer en normes de droit qui lĂ©gitimeraient plus d’exclusion et de violence, dĂ©jĂ perceptibles dans nos sociĂ©tĂ©s, Ă l’égard de ceux qui ont une sexualitĂ© diffĂ©rente de celle de la majoritĂ©. En effet, nous avons paradoxalement des secteurs entiers qui se « libĂ©ralisent », et d’autres oĂą se renforcent des peurs, des cloisons et des murs lĂ mĂŞme oĂą jadis tout Ă©tait plus souple, plus ouvert Ă l’art ordinaire de vivre ensemble. Nous avons le sentiment que dans chaque famille religieuse se trouvent le meilleur et le pire, c’est Ă dire des expressions qui appellent au refus de ces violences et de ces humiliations, et d’autres au contraire qui y incitent.
Il ne s’agit pas de lutter pour un droit : l’homosexualitĂ© et la transsexualitĂ© sont des faits qui, sous des noms et des figures divers, ont toujours existĂ© et existeront toujours. Ce n’est pas un fait « pathologique » Ă combattre, mais un fait dont il faut admettre l’existence. Que dans des sociĂ©tĂ©s oĂą la diffĂ©rence des sexes est troublĂ©e par divers bouleversements sociĂ©taux ou culturels, ce fait apparaisse sous un jour nouveau, qui fait peur ou suscite des espoirs irraisonnĂ©s, n’est pas non plus la question. Les discriminations, violences et humiliations qui frappent les homosexuels et transsexuels sont de toutes façons injustes Ă l’égard des personnes qui les subissent.
Nous en appelons à une déclaration commune, ou du moins à une expression claire de chacune des différentes confessions, ici en France, qui ne vise pas à demander pour les homosexuels et transsexuels le droit de se marier ou d’avoir des enfants, mais pour rappeler de façon solennelle l’importance de la lutte contre les violences homophobes et transphobes. C’est au plus haut niveau interreligieux que nous devons prendre la parole, rappeler les règles universelles des droits de l’homme, et ne pas laisser croire que nos Eglises et confessions religieuses sont complices de ce nouveau discours violent qui se répand, appelant à un ordre moral fantasmatique discriminatoire, et qui jamais n’avait existé comme tel.
Olivier Abel (philosophe), Jean-Claude Guillebaud (essayiste), Tarek Oubrou (théologien), Rivon Krygier (rabbin)
source LeMonde.fr